L’Enfant des Îles
Poème symphonique pour grand orchestre, op. 16.
Commande de l’Orchestre national des Pays de Loire.
Dédié à Robert SOUDANT, directeur musical de l’O.N.P.L.
Itafy, près de Toliara, au sud-ouest de Madagascar…
Une immense plage au bord de l’Océan Indien. Il est environ 9 heures du matin. Au lointain, on entend les rouleaux impressionnants des vagues qui s’écrasent sur les récifs de corail : une résonnance de cloche et de contrebasses, fortissimo mais à peine audible, et pourtant si présente, vaste, écrasante. De cette sonorité mystérieuse semble dominer une quinte extrêmement grave. Derrière moi, la « forêt des épines », impénétrable, d’où proviennent les appels et les chants étranges des rolliers terrestres et des lémuriens…
Ce matin-là, caché derrière un petit palétuvier de la mangrove qui longe la plage, je me tenais à l’affût d’un martin-pêcheur malachite : un splendide saphir volant que j’espérais photographier de près avec mon téléobjectif.
Sans déceler ma présence, trois enfants arrivent dans ma direction, le long de la mangrove : deux jeunes garçons portant leur filet de pêche et, loin derrière eux, une petite fille qui essaie de les rejoindre en traînant derrière elle un long filet à moitié décousu.
Sans l’attendre, les deux garçons embarquent à bord d’un petit canoë et filent vers la barrière de corail. Lorsque la petite fille arrive sur la plage, les garçons sont déjà loin sur le lagon.
Elle proteste, elle pleure et les interpelle longtemps…
De guerre lasse, elle s’accroupit sur son filet et, tout en commençant à en recoudre les mailles, elle se met à chanter, comme le font tous les enfants des Tropiques.
C’est un chant envoûtant, plus ou moins pentatonique, formé de petites phrases séparées par de longs silences : quelque chose d’indéfinissable qui rappelle certains chants de travail Bara ou Tandroy, mais qui évoque aussi du grégorien, ou quelque cantique missionnaire…
La voix est un peu rauque, mais parfois très pure ; l’intonation est libre et sauvage, mais très assurée.
L’instant est magique. Le choc émotionnel intense. Je reste caché derrière mon buisson : il est hors de question que je me manifeste, car cela gâcherait à coup sûr cet état de grâce exceptionnel.
Comment décrire la simplicité, l’humilité de ce chant, mais aussi la pauvreté évidente de cette petite fille en haillons, déjà voûtée sur son filet comme elle le sera toute sa vie de femme, pour servir… et tout cela dans un environnement d’une beauté dont je me demande encore où est la différence avec le Paradis…
Fébrilement, je note ces bribes de chant dont la dimension intemporelle ne m’a pas échappé mais, simultanément, en surimpression, se construit en moi-même un thème plus vaste et plus ouvragé, articulé toutefois sur ce chant originel.
Plusieurs mois de travail seront ensuite nécessaires pour parvenir à la configuration définitive de ce thème générateur qui sera destiné au premier violon solo de l’orchestre.
C’est toujours ainsi que j’ai procédé, en Afrique ou ailleurs sous les Tropiques, et cela par pur instinct, lorsqu’un motif musical – d’origine humaine ou non – entendu dans un site féérique, est étroitement associé à un choc affectif. En effet, chacune de mes œuvres part d’un ou de plusieurs éléments thématiques très simples et modestes qui déclenchent et en fertilisent la composition. À ce stade initial mais essentiel de mon travail, il n’y a pas de place pour le discours intellectuel ou la spéculation. Cela vient plus tard, lorsqu’il faut construire l’œuvre.
En attendant, il fallait d’abord bâtir la trame de ce qui serait un poème symphonique, c’est-à-dire au fond, pour ce qui me concerne, une histoire qui ne peut pas être dite avec des mots.
De retour en France, je me plonge dans la littérature poétique malgache, à la recherche d’un texte qui corresponde au plus près à ce que j’ai vécu sur place, et j’ai rapidement compris que Jean-Joseph Rabearivelo était le poète de la situation.
... sur un poème de Jean-Joseph Rabearivelo (1901-1937)
Jean-Joseph Rabearivelo est le plus célèbre écrivain malgache de la première moitié du XXe siècle. Il se forme dans la société martyrisée par la conquête coloniale française, qui fut particulièrement sévère sur l’« Île rouge » . Écarté très tôt du système scolaire, il est contraint de pratiquer de petits métiers, mais sa vocation de poète, très précoce, est encouragée, puis reconnue à distance par de nombreux auteurs français, même si la plupart d’entre eux le présenteront d’abord comme une « réussite coloniale « greffée sur le vieux fonds de la culture malgache ». Dans ses œuvres s’exprime le malaise d’un être divisé entre son attachement à la grandeur du passé de Madagascar et son ouverture aux souffles venant d’Europe. Dépossédé de lui-même, déraciné, exilé en son propre pays, déchiré parcequ’il voulait être en même temps malgache et français, comprenant que nulle part il ne pourrait être complètement lui-même, il met fin à ses jours le 22 juin 1937, à l’âge de 36 ans.
Ses deux ouvrages majeurs, Presque-songes et Traduit de la nuit, furent publiés quelques années avant sa mort. L’omniprésence de l’enfant dans l’œuvre de RABEARIVELO révèle ses obsessions et éclaire son imaginaire. L’enfant manque d’assurance. Même la Nature, dont il exprime l’harmonie grâce à une sorte de pouvoir d’intégration magique, peut lui tendre des pièges et l’affaiblir. Ses difficultés à s’adapter au monde des adultes sont des épreuves qui lui permettent cependant d’écouter le monde et d’en déceler les mystères et les secrets réservés aux seuls initiés.
L’« enfant des îles », précoce, semble détenir une sagesse inhabituelle. Il parvient à faire corps avec la Nature, mais aussi à dominer le Temps. Il est l’interlocuteur privilégié du vieillard : il établit un pont entre le passé, le présent et l’avenir, entre les générations qui, souvent, dialoguent difficilement.
Par l’intermédiaire de l’enfant, l’auteur rêve d’un avenir meilleur, fondé sur l’instruction, sur le lien avec les « vieux », qui sont les gardiens de la sagesse ancestrale, mais aussi sur l’amour, le mutuel respect et la complémentarité effective entre l’homme du terroir et l’étranger.
Commencé au sud de Madagascar, à Itafy et à Bérenty, en pays Bara, Tandroy et Tanosy, L’Enfant des Îles s’articule en grande partie sur le 6e texte du recueil Presque-songes, intitulé : « Fièvre des îles ».[1]
Boulogne, 14 avril 2001
1 Édition Hatier, Paris, 1990, collection : Littérature Francophone.
Extraits de presse
Jean-Louis Florentz à maturité.
Pierre Gervasoni, Le Monde du 16 mars 2002
L’enfant des îles : Florentz, étonnant voyageur.
Jean Rouyer, Presse Océan du 19 mars 2002
Orchestre national des Pays de Loire
E. Paulin, Angers Poche du 20 au 26 mars 2002
Florentz l’enchanteur
Franck Mallet, Le Monde de la Musique de mai 2002
L’Enfant des Îles de Florentz
Classica, mai 2002
Trip tribal
Créé le 10 mars dernier à Angers et redonné cinq fois la semaine suivante, L’Enfant des Îles de Jean-Louis Florentz a su d’emblée conquérir les habitués des concerts de l’Orchestre national des Pays de Loire. Condensé de la poétique de son auteur, l’oeuvre relève autant de la tradition orchestrale française que d’une pensée musicale de type africain. Dans ce véritable concerto pour orchestre où tous les pupitres (bois par quatre) sont mis à contribution, conformément aux habitudes françaises, Florentz privilégie l’hédonisme des timbres (cors, clarinettes, harpe, célesta). Mais fidèle également à un exotisme constamment réinventé, il fait la part belle aux sonorités qui évoquent autant le tribal (percussions, marimba, xylorimba), les chants d’oiseaux (polyphonies de flûtes et clarinettes) que l’appel des lointains : c’est le sens de ces prodigieuses mélodies incantatoires confiées au violon solo ou à la trompette. Comme souvent chez Florentz, la forme obéit également à ce dialogue entre l’ici et l’ailleurs. L’Enfant des îles allie ainsi la spontanéité de l’oral et la minutie de l’écrit avec un sens du naturel paradoxalement très travaillé. De même, il combine les principes d’une forme à section (fixité harmonique, fondu des grands accords colorés de six sons et plus dans des superpositions de tonalités et de modes ruisselant de sensualité) avec un développement organique qui maintient lÕoeuvre en perpétuelle progression, comme si elle était gagnée par sa propre contagion intérieure. Du fourmillement d’idées et de matière qui en résulte, l’interprète comme l’auditeur peuvent s’enivrer à satiété. On se laisse prendre, une demi-heure durant, par les sortilèges qui nimbent l’univers onirique si singulier de Jean-Louis Florentz.
Karol Beffa, Diapason de mai 2002
Partition
Éditée chez Alphonse Leduc Paris sous la référence AL 29377 (en location).