Le Songe de Lluc Alcari
Concerto pour violoncelle et orchestre op. 10
Commande de Musique Nouvelle en Liberté et du Ministère de la Culture.
Dédié à Yvan Chiffoleau.
Durée : 30 à 32 minutes.
Période de composition : 1992-1994, presqu’intégralement à Tulette (Vaucluse). Ouvrage bâti sur les nombreuses études précédant la composition de Debout sur le Soleil op. 8 (les deux œuvres ont de nombreux thèmes communs).
Mon concerto pour violoncelle est formé de quatre mouvements qui se jouent sans interruption. Les passages du premier au second ne sont même perceptibles que partition en mains.
Le premier mouvement est en réalité un prologue préparant l’entrée du violoncelle concertant. La plupart des motifs introduits sont des germes de quelques uns des principaux thèmes de l’ouvrage.
Dans le prologue, émerge, quoique discrètement, le premier violoncelle de l’orchestre, dont le rôle est très important dans le concerto : il est le double, l’« alter ego » du violoncelle soliste. Il « irradie » parfois les onze autres violoncelles de certains éléments thématiques typés, que ceux-ci transmettent aux quatre-vingt un musiciens de l’orchestre, presque tous solistes à un moment ou à un autre de l’ouvrage.
Le violoncelle concertant apparaît au début du second mouvement : sorte de longue litanie à rebondissements stimulés, réactivés par les cadences du soliste. Cette période toujours plus violente, au cours de laquelle les deux violoncelles solistes jouent parfois en unisson rythmique, se clôt sur un instant de calme pulsé, en prélude au troisième mouvement.
Ce dernier s’ouvre sur un « récitatif » du violoncelle seul, qui entonne un thème largo sans la participation de l’orchestre. L’épisode central partant de l’entrée de l’orchestre a pour objet d’accentuer le caractère dramatique de tout l’ouvrage. Le « récitatif » sans accompagnement orchestral, réapparaît en tant que coda du mouvement.
Le quatrième et dernier mouvement est proche du second, mais son déroulement est plus resserré. Au terme d’une litanie chaotique, des appels de tout l’orchestre, répétés de plus en plus lointains, laissent chaque fois à nu le violoncelle soliste, qui fini par « plonger » dans un abîme écrasant (grandes trames de cordes, rehaussée de réponses par les bois, cuivres et percussions).
Le violoncelle soliste se retrouve seul, et tente de tout recommencer, en vain. Les autres violoncelles lui répondent par bribes … Un dernier sursaut de l’instrument est « déchiré » par un lourd nuage de cymbales.
Tout ce qui vient d’être dit n’a finalement qu’une importance secondaire par rapport à la nature même du contenu musical de l’ouvrage. Le vrai titre précise d’ailleurs que le propos réel n’est pas celui d’un concerto pour violoncelle au sens traditionnel du terme. L’expression « Le songe de Lluc Alcari » n’est pas d’origine littéraire et fait allusion à un lieu-dit, aux Baléares, qu’affectionnait particulièrement l’ami à la mémoire duquel j’ai écrit ce concerto. Le lieu évoqué est à son tour une métaphore pour un autre, plus considérable encore…
Cette manière de jouer des effets conjugués, produits par l’ensemble des significations contenues dans le sens propre ou symbolique d’un mot, est appelé en Éthiopie, la poésie de « cire et or ».
Il y a donc bien un « message » dans ce concerto. Une description sophistiquée de son contenu ne peut pas rendre compte du « message » lui-même et d’ailleurs, les « questions grammaticales » n’intéressent pas l’auditeur, car le but ultime de la musique, c’est l’émotion.
24 février 1994
Témoignage
Cher Jean-Louis,
Il y a dans Le Songe…, une sorte de rayonnement tendre et mélancolique où la beauté instrumentale est un vêtement de lumière qui ne sert que de support à un discours mélopéique et dense.
Bonheur d’apprendre qu’il peut y avoir encore aujourd’hui une voix jeune, neuve et pourtant antique, que l’on peut associer à tout un sédiment de l’histoire, celui de la musique incantatoire qui fut de tous les âges et que l’on est heureux de savoir encore vivante, sous des apparences nouvelles.
Certes, le violoncelle est ainsi bien proche de la voix et sa chaleur rayonne à travers tout l’orchestre.
Ce poème nous touche par son intimité même dans notre intime le plus inconscient et le plus sensible.
Merci de m’avoir adressé cet enregistrement.
Heureux de vous féliciter le plus chaleureusement, cher Jean-Louis, je vous adresse mes plus amicales pensées.
Lettre de Jean Guillou, 1998
Avec l’aimable autorisation de Monsieur Jean Guillou.
Extraits de presse
Bonheur d’apprendre qu’il peut y avoir encore aujourd’hui une voix jeune, neuve et pourtant antique, que l’on peut associer à tout un sédiment de l’histoire, celui de la magie incantatoire qui fut de tous les âges et que l’on est heureux de savoir encore vivante, sous des apparences nouvelles [...]
Jean Guillou
Qui connaît un peu Jean-Louis Florentz sait son désir d’avancer prudemment et de ne rien donner que de dense et d’achevé. Le Songe de Lluc Alcari ne contredit pas cette exigence, qui était aussi celle du Magnificat ou du Requiem de la Vierge.
Mais cette fois, l’esprit de l’auditeur n’est plus sollicité par aucune connotation religieuse ou ethno-musicologique. Les ressorts poétiques de l’œuvre sont cachés, la mythologie personnelle du compositeur est cryptée. L’auditeur doit seulement écouter.
L’atmosphère générale de ce concerto est tonale, ou du moins repose fermement sur des notes-pivots aisément repérables. L’orchestration sait ne pas noyer le soliste et privilégie dans l’ensemble de l’œuvre les sonorités vieux bois et vieil or des bassons, des cors, et, bien sûr, des violoncelles puisque le soliste va sans cesse jouer avec le violoncelle solo de l’orchestre.
Les quatre mouvements sont enchaînés mais l’ensemble reste lisible et la forme générale parfaitement cohérente. Jean-Louis Florentz a redéfini, en utilisant les possibilités mélodiques du violoncelle mais aussi ses sonorités tourmentées, un nouveau lyrisme, des climats tendus et raffinés, sans aucune référence à l’expressivité romantique, avec notamment un extraordinaire passage vers la fin du deuxième mouvement où une sorte de houle harmonique vient s’écraser sur une pulsation d’accords agressifs.
Jacques Bonnaure, La Lettre du Musicien n° 154 de novembre 1994
(texte reproduit avec l’aimable autorisation de La Lettre du Musicien pour le site consacré à Jean-Louis Florentz)
Auditions et enregistrements
Création : Création les 12 et 13 octobre 1994, à Paris, salle Pleyel.
Orchestre de Paris
Direction : Semyon Bychkov
Violoncelle : Yvan Chiffoleau
CD MFA 216023
Orchestre National de Lyon
Direction : Günther Herbig
Violoncelle : Yvan Chiffoleau
Partition
Éditée chez Alphonse Leduc, Paris, sous les références :- AL 28920 : réduction piano ;
- AL 28863 : matériel en location ;
- AL 28862 : conducteur d’orchestre.
- AL 29581 : Psaume et Litanies II, opus 10a (extrait de l’opus 10), pour violoncelle et piano, durée 12 min.