Les oiseaux
Jean-Louis Florentz a travaillé avec l’ornithologue Jean-Claude Roché. Puis il eut la chance de rencontrer madame Yvelyne Leroy (décédée en 1986), autre personnalité du monde scientifique, dont il suivi les cours d’étho-écologie à l’École pratique des hautes études. Il entreprit alors de rédiger une thèse : « Les polyphonies des oiseaux en milieu intertropical. Classification en quatre types. Essai interdisciplinaire ».
Vingt-cinq voyages d’étude en Afrique ont permis à Jean-louis Florentz d’étendre et d’approfondir ses connaissances ornithologiques qui, jusqu’à la fin de sa vie, ne cessèrent de s’accroître.
L’utilisation des chants d’oiseaux dans les œuvres
Les chants d’oiseaux (et d’autres animaux), présents dans toutes mes œuvres, à l’exception de Asmarâ op. 9, pour chœur mixte a cappella, ont une fonction importante dans la texture, l’équilibrage de la forme, et le « fini » du développement général.
Il peut s’agir de véritables thèmes, étalés et largement développés sur une séquence entière ; ils peuvent aussi être restreints à de discrets ornements, plus ou moins complexes, souvent répétitifs, ou se développant par répétition sous forme de petites polyphonies à variations internes. Leur rôle principal est de corriger des coupes peu régulières, en créant des pulsations de grande, moyenne ou petite amplitude, qui assouplissent les ruptures ou certains « passages1 » d’une séquence à une autre.
Chaque oiseau – ou autre animal – est en étroite relation avec une « histoire » symbolique sous-jacente, et apparaît toujours à un toujours à un moment déterminé pour une fonction précise, parfois secrète ou « initiatique », induisant alors une surcharge ou un transfert de sens dans le discours musical. Il n’existe aucune gratuité dans leurs interventions.
Il est tout à fait exceptionnel qu’un chant d’oiseau soit transcrit pour lui-même, c’est-à-dire aussi proche que possible du modèle d’orignie. C’est ainsi que procédait Olivier Messiaen. Mon propos est différent.
La plupart du temps, seules les caractéristiques générales – ou certaines caractéristiques seulement – sont retenues, selon les besoins du moment. Ce peut être uniquement le timbre de la voix, « traduit » par tel timbre d’orchestration, ou de registration, lorsqu’il s’agit d’un ouvrage pour orgue ; une inflexion mélodique ou un rythme, typiques du chant de l’espèce, permettant d’identifier immédiatement l’animal sur le terrain ; une harmonie, ou telle autre composante significative de la phrase-type du chant territorial, nuptial, de combat, ou de demande en duo chez les espèces polyphonistes… Une bonne connaissance de l’ensemble du répertoire de l’espèce est indispensable à qui veut reconstituer la dérivation d’un motif musical inspiré d’une source d’origine animale.
Il arrive aussi que ne soit retenue qu’une particularité comportementale, observée d’abord sur le terrain, dans certaines conditions, puis « exprimée » musicalement, par analogie, lorsqu’elle est symboliquement chargée de sens.
Extrait de « Qṣar Ghilâne », genèse d’une création, Jean-Louis Florentz (inédit, dépôt légal SNAC 5-3285)
1 « Passage » au sens architectural, transition entre une forme et une autre.
Quelques oiseaux
Le Cossyphe d’Heuglin

Couple de Cossyphes d’Heuglin, Cossypha heuglini (Hartlaub), duettant près de Fig-Tree Camp, dans le Mâasaï-Mara, Kenya. Le 26 mars 1986, vers 7 h 30 du matin. (La femelle est postée au-dessus du mâle). ©
À l’origine de chocs émotionnels musicaux et scientifiques parmi les plus intenses de ma vie, le Cossyphe d’Heuglin est présent comme soliste ou comme duettiste dans 4 autres de mes œuvres [Asún op. 7, L’Ange du Tamaris op. 12, « Barque du soleil » dans Les Jardins d’Amènta op. 13, « Prélude » de L’Enfant noir op. 17 en plus de Qṣar Ghilâne op. 18] : il est depuis très longtemps un des compagnons privilégiés de ma musique. [...]
Le Cossyphe d’Heuglin est le seul des 14 espèces de son genre — endémique au continent africain – à savoir chanter en polyphonie.
Ces oiseaux se manifestent très tôt le matin, juste avant le lever du soleil ; on ne les entend pas beaucoup pendant la journée. Le plus souvent, le couple reste caché sous l’épaisse végétation du « bush » ; mais il arrive que les deux oiseaux se postent très en évidence à la pointe d’une branche, à environ 2 m 50 de hauteur, la femelle au-dessus du mâle, à une dizaine de cm. Le mâle commence à chanter ppp, à la limite de l’audible, en inclinant lentement sa queue pendante, sous son ventre. Presqu’aussitôt, la femelle frémit en faisant vibrer ses ailes entrouvertes, et en dressant sa queue à la verticale ; ses trilles glissés et descendants sont émis simultanément, en contrepoint des neumes du mâle, et dans une intensité ff à fff stable.
Ce chant en duo, caractéristique des savanes arborées de l’est africain, est strident et résonne dans le paysage jusque vers 8 heures du matin.
J’ai observé que les Cossyphes d’Heuglin ne vivent jamais loin des habitations. Leur comportement vocal/chorégraphique n’est probablement pas étranger à celui de certains rituels de rencontre pratiqués par les populations vivant dans la zone péri-lagunaire du Lac Victoria, en Afrique orientale (Rwanda, Burundi, Uganda, Kenya et Tanzanie), où l’oiseau est abondant et bien connu des ethnies locales.
Extrait de « Qṣar Ghilâne », genèse d’une création, Jean-Louis Florentz (inédit, dépôt légal SNAC 5-3285)
Sirli du désert

Sirli du désert, Alaemon alaudipes (Desfontaine) ; un adulte et un jeune. Dunes à l’ouest de Nefta, sud de la Tunisie. Août 1999. ©
Les dromadaires dorment toujours ensemble, réunis avec les Bédouins aux abords d’un puits, au cœur des dunes. C’est à l’heure où ils se rassemblent, peu avant le coucher du soleil, que surgissent de nulle part les Sirlis du désert, Alaemon alaudipes (Desfontaine).
Ces alouettes à la robe isabelle et au long bec recourbé comme celui d’une Huppe, viennent prendre des bains de sable au milieu du campement, une fois que sont arrivées sur place d’autres espèces d’alouettes qu’elles semblent accompagner. Tous ces oiseaux restent unis et se déplacent ensemble entre les touffes d’alpha sur les crêtes des dunes. [...]
Le vol et la parade nuptiale de l’oiseau sont tout à fait extraordinaires. Le mâle se projette violemment à plusieurs mètres de hauteur, le corps entier à la verticale et, au faîte de son élan, ouvre ses ailes qui font alors briller son miroir alaire noir et blanc très contrasté et visible d’assez loin, même au crépuscule. Puis l’oiseau redescend en vol plané, papillonnant, un peu comme une feuille morte. Le miroir alaire sert de reconnaissance à distance, dans la lumière aveuglante du désert. Ce « drapeau » noir et blanc contraste singulièrement avec le plumage de couleur sable.
Le chant territorial, fantastique, est émis lors de la parade nuptiale. Il est constitué de deux phrases-types formées de notes très pures, dénuées d’harmoniques, et dans un tempo presque « humain ». L’oiseau commence ses phrases au sol, posé. Puis il prend son envol à l’accent de la phrase, et la termine pendant le vol plané et presque circulaire qui le fait redescendre sur le sable. Puis il court rapidement sur une courte distance, et recommence son manège un peu plus loin.
Extrait de « Qṣar Ghilâne », genèse d’une création, Jean-Louis Florentz (inédit, dépôt légal SNAC 5-3285)