Rencontres
Lors de mes vingt-cinq voyages d’études à travers le monde, principalement en Afrique et au Proche-Orient, j’ai souvent eu l’occasion de vivre des moments exceptionnels, dont certains furent d’une intensité extrêmement éprouvante, aussi bien dans l’ordre esthétique que dans celui du malheur.
L’indescriptible beauté du lever de la pleine lune derrière le Kilimandjaro, ou sur la Mer rouge, ne m’a pas fait oublier le génocide de l’ethnie Dinka au sud du Soudan.
Rien ne m’a échappé de la clochardisation actuelle des Maâsaï aux abords des hôtels de luxe de Nairobi.
J’ai éclaté en sanglots en respirant l’arôme des acacias d’Abu Simbel, qui me rappelaient ceux de la Rift Valley, au Kenya ; mais j’ai aussi vu la misère, la crasse et le malheur des lépreux de la banlieue nord du Caire : ceux auxquels on ne pense jamais, lorsqu’on se rend en Égypte.
Je suis monté au sommet du mont Kenya. Là-haut, j’ai vu l’immense, la déchirante beauté des paysages de l’Est africain, ceux qui furent le berceau de l’humanité, c’est-à-dire finalement, de la matière vivante devenue pensante, capables de désirs et d’émotions.
J’ai ainsi plusieurs fois frôlé les limites du supportable, et je me suis parfois demandé ce qu’il me restait à voir après tant de chocs émotionnels, que je retiens comme l’essentiel de ma jeunesse.
J’ai assisté à des cérémonies de possession dans les faubourgs de Niamey, au Niger. J’ai dansé avec les Senoufo, au nord de la Côte d’Ivoire, lors d’un rituel funéraire.
C’est en Afrique que j’ai appris peu à peu à me familiariser avec la mort, phénomène impressionnant, inéluctable, terriblement banal aussi, mais que l’Occident s’obstine à nier, à occulter, comme si le silence pouvait éloigner l’échéance.
J’ai encore dansé avec les moines de la communauté éthiopienne orthodoxe de Jérusalem, et j’ai fini par comprendre que l’imagination poétique de l’Afrique, exubérante, chargée de lyrisme, et qui ouvre aussi librement les portes du merveilleux, n’était certes pas le reliquat d’une « liturgie primitive » dépassée, mais qu’elle avait peut-être un siècle d’avance sur la liturgie occidentale romaine. Ainsi, au moment où l’homme est remis en question, le paradoxe d’un retard vient s’offrir comme une espérance dans un monde où le rêve est relégué dans les « activités de loisir ».
J’ai assisté à une cour de justice au Niger oriental ; sous l’arbre à palabres, j’ai longuement croisé les regards des dignitaires Haoussa, revêtus de boubous fastueux, multicolores, perdus dans leurs pensées, tandis que sur les murs de la concession, les iguanes (agames) faisaient leurs révérences aux rythmes des tambours et des trompes des griots.
Je m’étais préparé à ces voyages de façon scientifique pendant des années, presque depuis l’enfance, et je n’avais – plus ou moins consciemment – qu’un seul horizon, en tant que musicien : tenter de chanter, de crier parfois que, derrière la beauté ou le malheur, se profile un Visage.
Je pense à celui dont parle Saint Marc.
Dire cela avec des sons relève de l’ambition démesurée…
Extrait du discours de Jean-Louis Florentz,
Institut de France, Académie des beaux-arts, le 23 octobre 1996
Avec l’aimable autorisation de monsieur Arnaud d’Hauterives,
Secrétaire perpétuel de l’Académie des beaux-arts, Institut de France